Fondements philosophiques de la construction d'une éthique planétaire

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Le « consensus par recoupement » :

John Rawls

 

 
« En élaborant une conception de la justice politique qui rende possible un consensus par recoupement, nous ne l'ajustons pas à une déraison existante, mais au fait d'un pluralisme raisonnable. »

John Rawls :
La coopération entre les conceptions du monde
et le consensus par recoupement


« En concevant une conception politique de la justice de façon qu’elle donne lieu à un consensus PR [par recoupement], nous ne la soumettons pas à la déraison existante, mais au fait du pluralisme raisonnable. »
(John Rawls : Libéralisme politique (1993), Paris 2001, p. 183)

« Éminent professeur de l'université de Harvard, John Rawls est né en 1921 à Baltimore dans l'état américain du Maryland et est décédé en 2002. Il donne avec sa Théorie de la justice avant tout une réponse au défi posé par l'inégalité sociale, qui est régulièrement venue menacer l'équilibre de la démocratie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et à la guerre des idéologies. La première moitié du XXe siècle a vu se propager dans de nombreux pays des régimes dictatoriaux qui ont mis en péril le monde démocratique. Les démocraties, si l'on en croit les reproches régulièrement adressés par la gauche à la droite, ne servent qu'à la domination du capital et d'élites minoritaires, et n'apportent pas satisfaction à la majorité des citoyens, ou ne concrétisent pas le bien commun. Après l'effondrement des régimes fascistes, le monde communiste dévoila son visage inhumain et totalitaire. Toute dictature, quelle que soit sa couleur politique, ne peut en aucun cas concilier le bien commun et les intérêts des citoyens, et encore moins enrayer la domination du capital. Avec pour toile de fond les mouvements en faveur des droits civiques, une incitation à la consommation aussi avide de plaisirs que dépourvue d'esprit, et le drame de la guerre du Vietnam, le modèle occidental de la démocratie moderne est à nouveau pris sous le feu de la critique durant les années soixante : les démocraties sont accusées de renforcer l'inégalité sociale, et ainsi de mettre en péril leur stabilité. Si au cours de la première moitié du XXe siècle, les critiques adressées à la démocratie consistaient avant tout en des exigences antidémocratiques, elles lui reprochent au cours de la seconde moitié du siècle le manque de démocratie inhérent aux conditions qu'elle a créées.
 
Les démocraties sont-elles nécessairement dominées par l'injustice (comme la critique des années soixante visant le monde occidental l'insinue) parce qu'elles sont incapables d'abolir l'inégalité sociale ? Qu'est-ce que la justice finalement ?
 
Dans un essai plus ancien datant de 1958, qui constitue la base préliminaire essentielle au fondement de sa théorie à venir, ainsi que dans la nouvelle version de son ouvrage parue en 2001, John Rawls répond à cette question par un titre aussi marquant que novateur La justice comme équité : l'homme se comporte de façon équitable lorsqu'il accorde les avantages et les libertés dont il jouit à ses concitoyens, lorsqu'il ne revendique des droits qu'à condition de se plier également aux devoirs indispensables. Rawls décrit l'idée fondamentale qui sous-tend l'équité de la façon suivante : ‹ Si un grand nombre d'hommes prennent part à une entreprise commune mutuellement profitable, obéissant à des règles particulières, et restreignent ainsi leur liberté, ceux qui se soumettent à ces restrictions sont en droit de revendiquer une soumission équivalente à ceux qui en tirent profit.› L'équité repose fondamentalement sur le principe de réciprocité. Avec la notion de réciprocité, Rawls développe ses idées directrices, qui comptent sans doute également au nombre des principes directeurs régissant le discours de l'éthique planétaire, et se manifestent par exemple au travers de la position centrale qu'occupe la Règle d'or dans la Déclaration des obligations de la personne. » (2)
 
« Le modèle de la justice comme équité [...] ne prend-il pas fait et cause pour le mode de vie occidental moderne, qui le favorise souvent ? [...] En réalité, Rawls s'est vu contraint de réviser considérablement ses idées au cours des décennies suivantes, principalement en raison de la formidable transformation de l'esprit du temps. Il reconnaît que la Théorie de la justice développe une revendication intenable en pleine guerre des idéologies. Il entame donc au cours des années quatre-vingt une révision complète de sa théorie au travers d'une série d'essais, publiés en allemand en 1992 au sein d'un recueil de textes Die Idee des politischen Liberalismus [L'idée du libéralisme politique]. John Rawls publie aux États-Unis ce nouveau concept sous la forme d'une série de cours magistraux rédigés et structurés sous le titre programmatique de Libéralisme politique. » (3)
 
»›La théorie de la justice comme équité […] respecte, dans la mesure du possible, les revendications de ceux qui souhaitent se retrancher du monde moderne et obéir aux commandements de leur religion, à la seule condition qu’ils reconnaissent les principes de la conception politique de la justice.‹ (4) La conception de la justice de Rawls constitue par conséquent le cadre du pluralisme raisonnable et demande quelles idéologies sont prêtes à coopérer et à se comporter de façon raisonnable.
 
Les citoyens peuvent-ils réellement obéir à leur conception du monde tout en s'engageant dans un ordre politique juste ? Serait-ce la solution à la question de savoir comment apprendre à vivre ensemble ?
 
Le libéralisme politique développe en réponse à cette question un idéal qui ne prétend plus définir la conception du bien, tel qu'il est envisagé par les idéologies, mais qui réside au niveau politique dans la conception de la justice. Les théories globales raisonnables ne doivent plus se contenter de tolérer les autres, mais doivent elles-mêmes aspirer à un consensus par recoupement, la notion directrice de l'œuvre tardive de Rawls. Grâce à leur discernement, elles estiment un consensus par recoupement nécessaire, juste et bon. Les idéologies raisonnables, tout comme le libéralisme politique, comprennent le consensus par recoupement non comme un mal nécessaire, mais comme une chance morale positive capable de stabiliser les contextes sociaux pluriels. » (5)
 
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(1) John Rawls, Eine Theorie der Gerechtigkeit [Théorie de la justice] (1971), Francfort-sur-le-Main 1979, p. 378
(2) Hans-Martin Schönherr-Mann, Miteinander leben lernen [Apprendre à vivre ensemble], Munich 2008, p. 296 sqq.
(3) Ibidem, p. 304
(4) John Rawls, Libéralisme politique (1993), Paris 1995, p. 244

(5) Schönherr-Mann, Miteinander leben lernen [Apprendre à vivre ensemble], p. 309
 
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